L’apport de Marc-Henry Soulet

Il y a des chercheurs, des auteurs dont on suit le parcours, les idées, les publications. Un peu comme on le fait avec des musiciens, des romanciers, dont on sait que ce ne sera jamais la même chose, qu’il y a aura toujours une pépite, une lumière, même si l’on perçoit une continuité dans le propos, une cohérence thématique. Des personnes dont l’oeuvre nous inspire.

C’est le cas de Marc-Henry Soulet, Professeur de sociologie à l’Université de Fribourg. Pourtant, la connexion n’était pas forcément évidente. Les chercheurs en sciences sociales n’ont pas toujours croisé la route des professionnels du conseil et de l’accompagnement. C’est que nous sommes peu habiles pour croiser les approches et excellents pour créer des catégories, des couloirs qui vivent en parallèle. Marc-Henry Soulet écrit sur le travail social et l’insertion. Vous pouvez penser, si ce n’est pas votre champ direct d’activités, qu’il faut passer le chemin, que cela ne vous concerne pas. Bien sûr que si, nous sommes tous concernés. Nous n’avons pas l’ambition de résumer son oeuvre, dense, subtile, exigeante mais plutôt d’en proposer quelques clés. Pour alimenter notre propre réflexivité.

Lors de son intervention pour nos rencontres Kelvoa à Marseille en 2016, il commença sa conférence par les propos suivants :

« L’insertion c’est une faillite ou, si vous préférez, une impasse. Pourquoi dis-je cela ?…. l’insertion qui était censée être un sas pour passer d’un état à un autre, est devenue une nasse dans laquelle sont enfermés durablement ceux qui y sont inscrits. »

Le propos est bien sûr excessif, provocateur mais il a le mérite de poser immédiatement les termes du problème. Le logiciel initial ne fonctionne plus a t-il coutume de dire. Et il l’explique ainsi.

« Les sciences humaines et sociales… se sont construites sur les idées de stabilité et de prévisibilité ; elles ont cherché des régularités, à défaut de lois.  Les voilà bien déroutées. Il leur faut revoir leur logiciel analytique. Il leur faut revoir le noyau dur du paradigme sur lequel elles se sont développées. Il leur faut apprendre à penser ce qu’est vivre avec l’incertain…. »

Repenser l’accompagnement dans ce contexte nouveau ? Alors qu’est ce que décider et agir dans un contexte d’incertitude ?

« Décider ne peut plus simplement consister à trouver l’agencement moyens-fins le plus optimal. Agir ne peut plus simplement être suivre son intérêt (agir stratégique) ou respecter la norme (agir conforme). »

Et plus loin :

« Dans un contexte d’incertitude, l’action est rarement dirigée vers une fin pré-établie. La fin ne précède pas l’action, au contraire même, elle est une production de l’action en même temps qu’une condition de celle-ci. L’action est en ce sens la modalité de définition du but de l’action, qui n’est alors pas un donné a priori, mais le résultat d’un processus singulier développé in situ….De même, les ressources sont élaborées en cours d’action, les moyens sont construits chemin faisant selon différentes modalités empruntant à la ruse, au bricolage, à l’ingéniosité… Mais, à chaque fois, les ressources, spécifiques à l’action, ne sont pas capitalisables. La seule chose en fait qui soit capitalisable, c’est l’expérience réflexive. ».

Tout est dit. Cette simultanéité d’une production d’objectifs en cours d’action est l’idée même que nous reprenons dans l’approche agile DICIDEMAIN. Elle met l’expérience au centre et la réflexivité comme moteur.

Mais cette discontinuité est perturbante. Elle ne donne pas de visibilité immédiate du but à atteindre. Car cela suppose également un rapport au temps modifié : plus de logiques linéaires comme dans un agir stratégique ou tactique mais plutôt une non linéarité qui autorise des expériences vécues multiples dont le sens se construit chemin faisant. Cela suppose pour le professionnel d’apprivoiser des paradoxes. Marc-Henry Soulet parle de tenailles pour évoquer ces paradoxes.

Reprenons en quatre qui nous semblent appropriées à nos interrogations :

  1. concilier temps compté et temps ouvert ;
  2. conjuguer travail diplomatique et activités pédagogiques ;
  3. produire simultanément consentement éclairé du bénéficiaire et  justification administrative de l’intervention ;
  4. considérer le sujet à la fois comme victime et comme responsable.

C’est bien la lecture distanciée de ces paradoxes qui peut nous permettre de faire le mieux possible pour venir en aide à l’autre. Cela dessine de nouvelles figures encore floues avec la réflexivité au centre :

« Comme si le contexte d’incertitude redistribuait les cartes de la connaissance et aboutissait à une généralisation de la réflexivité, mettant en question la figure classique de l’expert pour laisser place à une silhouette encore floue, celle qui cherche à promouvoir sa capacité réflexive à se travailler en promouvant une dimension plus collaborative et plus participative de son activité. ».

S’intéresser en somme aux possibilités capacitantes du contexte et aux vertus d’une réflexivité coopérative. Un beau challenge !

Inspirant, vraiment !


Marc-Henry Soulet,
« Le travail social, une activité d’auto-conception professionnelle en situation d’incertitude »,
SociologieS , Dossiers, Relation d’aide et de soin et épreuves de professionnalité, 2016

https://journals.openedition.org/sociologies/5553

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