Nomade ou sédentaire ?

Lina est une jeune femme grecque qui travaille en France depuis quelques années. Elle occupe un emploi de conseillère en insertion. Elle a multiplié les expériences de travail dans plusieurs pays européens et cette manière de conduire sa vie professionnelle lui convient bien. Lors d’une de nos rencontres, elle avait évoqué sa surprise face aux questions insistantes (et bienveillantes) de ses collègues sur ce qu’elle envisageait de faire après. Notamment, les questions relatives à son « projet professionnel » qui l’étonnaient et la laissaient sans réponse. A ce moment, elle m’avait dit quelque chose qui m’avait frappé. « Je ne sais pas encore trop ce que je vais faire. Mais je m’interroge plutôt sur où je vais aller ensuite. ». En somme, sa préoccupation première était liée au lieu, ayant finalement confiance dans sa capacité à trouver des solutions professionnelles sur place. Alors, je lui avais demandé si elle avait déjà une idée de sa destination et elle m’avait alors répondu « Mais peut être que je ferais ma vie ici. J’aime beaucoup ce que je fais. Peut-être que j’irais en Australie car j’ai une amie qui y travaille. Peut-être aussi que je retournerais chez moi. » Cet échange avait fait écho à une rencontre avec une jeune femme, originaire de Corse, à Montréal qui travaillait dans la restauration. Nous l’avions interviewé dans le cadre d’un projet d’ambassadeurs auprès de jeunes en questionnement de mobilité internationale. Un point nous avait frappé dans sa manière de penser le lieu. « Là où je suis né et où j’ai fait mes études, la distance n’est pas la seule question. C’est le temps de déplacement qui compte et les possibilités d’emploi que ces déplacements permettent. Parfois, 50 kilomètres de plus ne changent pas grande chose. Alors, pourquoi pas aller très loin ? ». Partir ? rester ? Loin de nous l’idée de généraliser à partir de quelques exemples singuliers. Mais la question n’est pas nouvelle : nomadisme et sédentarité ont façonné l’histoire de nos civilisations ; l’exode rural en est une facette ; l’immigration une autre. La douloureuse situation des migrants qui risquent leur vie pour un ailleurs vivable et digne nous le rappelle tous les jours. Et ce qui s’annonce au regard du réchauffement climatique relève des mêmes enjeux. Rester ou partir ? Une question universelle 1 Les carrières nomades, Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender Véronique de Saint-Giniez Vuibert, 2003, Paris. 

Ces dernières années, nous avons été très impliqués dans les réflexions sur les problématiques d’orientation, d’évolution des vies professionnelles. Or, nous avons depuis longtemps constaté que les outils mis à disposition dans le champ de l’orientation privilégient quasi systématiquement une entrée par les aspirations professionnelles. Ils sont souvent organisés dans l’objectif d’aider les personnes à identifier un métier cible mobilisateur. Par contre, dans le champ de la recherche d’emploi, les processus sont moins chronologiques et plus itératifs. On articule en permanence plusieurs critères dont trois paraissent essentiels : le contenu, le lieu, la date….ce qui correspond à quelques questions simples : quoi ? Quand ? Où ? avec toujours en transversal la question du comment y accéder et de ce que cela nécessite. Cela nous avait été confirmé dans une étude réalisée pour une région sur les prestations d’orientation jeunes, où les constats étaient les suivants : un intérêt et un plaisir à mener une réflexion sur la démarche d’exploration proposée et une reconnaissance de la qualité et de la bienveillance des professionnels ; mais également une difficulté à transformer cette réflexion en stratégie d’action située. Un jeune nous l’avait illustré brutalement. « On me demande ce que je veux faire pour ensuite m’expliquer que ce ne sera pas possible !) ». Sur ce plan, nous avons multiplié les modes d’intervention s’intéressant plutôt au contexte de vies des personnes (dans une approche situationnelle) en nous méfiant d’approches trop généralistes sur les métiers et les activités professionnelles. Avec l’idée qu’un travail sur les intérêts professionnels trop décontextualisé pouvait conforter des représentations professionnelles faiblement étayées. Ou pire, empêcher une réflexion sur d’autres stratégies professionnelles éliminées à priori au regard de ces mêmes représentations. Ce qui nous a amené à élaborer des approches plus expérientielles et opportunistes visant le développement de la curiosité. On peut illustrer cela d’un exemple simple. La période de vacances est propice à une petite expérience personnelle. Où partir ? On peut avoir en tête un désir ancien, précis d’une destination rêvée et chercher sur divers moteurs de recherche les possibilités de s’y rendre. On peut aussi aller sur ces multiples plateformes de voyages en ligne où on peut explorer les possibilités avec quelques critères. Quels critères ? La période (Quand) ? Le lieu (où) ? Le comment (ville de départ ? Coût du voyage) ? On peut avoir des critères très précis et non négociables. On peut aussi fureter en ne laissant que les critères non négociables (par exemple la période et le coût). Or, de nouvelles opportunités apparaissent. Ce processus de conciliation, nous l’utilisons quotidiennement dans de multiples actes à enjeux plus ou moins décisifs (achat d’un meuble, recherche d’un logement). Le lieu y apparaît comme un élément décisif car de lui dépendent de nombreux autres facteurs. Que veut-on dire par là ? Peut-être que s’orienter dans la vie serait d’autant plus aisé que le voyage est possible, que cela augmente le potentiel de rencontres et de solutions et que l’on ne peut connaître tous les possibles. Mais peut être aussi que le lieu ne nous dit pas toujours de manière claire les ressources qu’il possède. Et que je risque de les éliminer faute de les connaître. Ce qui supposerait que je puisse les reconnaître comme des possibilités.

Partir ? Une dialectique plus que jamais d’actualité

On peut bien sûr ne pas avoir le choix compte tenu de sa situation. Dans d’autres cas, on peut l’intégrer comme une possibilité à envisager. L’enquête européenne Eurostat sur les forces de travail (EFT) 2016 portant sur les jeunes et le marché du travail indiquait que la moitié des jeunes sans emploi dans l’Union européenne (UE) étaient prêts à s’établir ailleurs pour décrocher un emploi. Le constat est que seulement 1 % d’entre eux se sont établis dans un autre État membre pour obtenir leur emploi actuel. Par ailleurs, au sein de l’Union européenne, les disparités semblent être aussi géographiques. Si on resitue ces questions au niveau national, on peut se heurter aux mêmes difficultés. Je peux envisager de partir (c’est une option que j’intègre dans ma réflexion) mais je peux avoir beaucoup de difficultés à la mettre en œuvre. Sur ce plan, tous les appuis proposés pour faciliter ces mobilités nationales ou internationales sont essentiels. Le dispositif Erasmus + en est l’illustration et de nombreuses structures le mobilisent pour faciliter ces expériences de « soi ailleurs » (Missions Locales, réseau des MFREO…). Qu’est-ce que cela ouvre comme perspectives ? Tout d’abord, le critère du lieu modifie la vision des ressources accessibles, on y découvre des possibilités nouvelles. Mais dans le changement de lieu, même ponctuel, éphémère, il y a aussi la possibilité de changement de point de vue en se vivant, soi, dans un autre environnement. De pouvoir regarder le monde et son monde d’un autre point de vue. Et cette expérience est en elle-même source d’émancipation, de curiosité et de possibilité d’affiner, de préciser, un monde à soi dans une interaction renouvelée avec des contextes inédits. Cela fait écho aux approches sur les nouvelles carrières (Boundaryless careers) développées dans le champ de l’évolution professionnelle dans les années 2000.

 

Rester ?

Si on choisit, ou si on est contraint de rester, on peut regarder notre lieu de vie en terme de ressources mais également de potentiel. Quand on parle des ressources du territoire (emplois, activités), il est fréquent que l’on confonde plusieurs choses :

  Ce qui relève des ressources effectives, factuelles, identifiables et publiques…offres d’emploi publiées…Entre les discours et le réel, il y a parfois un écart. En effet, on peut commenter sans fin la difficulté à recruter des jeunes dans des secteurs porteurs ou encore insister sur les vertus de la formation par l’apprentissage. Les mêmes jeunes pouvant avoir les pires difficultés à trouver un employeur.

– Ce qui relève des ressources potentielles : il peut s’agir d’entreprises qui ont renoncé à recruter tout de suite pour de multiples raisons. Cela peut concerner des projets encore à l’état d’ébauche ; cela peut relever d’implantations à venir mais également de projets portés collectivement par différents acteurs qui auront besoin de recruter à un moment du développement…Ce potentiel activable est un enjeu à la fois d’inclusion sociale mais également de développement économique des territoires.

– Ce qui relève de la connaissance de ces ressources par le public : il n’y pas besoin de faire des études approfondis pour observer la faible connaissance du tissu socio-économique par le public sur son territoire.

– Ce qui relève de l’attractivité de ces ressources pour le public : ce n’est pas parce que je suis informé de possibilités locales que ces possibilités m’intéressent. Et là il ne s’agit plus de connaissances mais bien de construction de représentations.

Par ailleurs, dans une perspective d’inclusion et d’équité sociale, se pose le problème du coût du départ et de la capacité de chacun à l’envisager comme une possibilité mais également à le mettre en œuvre.

Un enjeu individuel, des enjeux de politique publique

Alors, on peut traiter cette question de manière rationnelle linéaire et individuelle : il y a des emplois non pourvus ; il s’agit simplement de convaincre les personnes sans emploi de les occuper sans se préoccuper des mécanismes à l’œuvre dans le choix d’une solution professionnelle. Ou « positionner » ces personnes sur les formations permettant le développement des compétences nécessaires. On peut plus largement considérer qu’il est important de réfléchir à l’attractivité de ces fonctions et s’intéresser aux conditions d’accès et de travail. Mais encore une fois, on ne se préoccupe dans ces approches que de la transformation des points de vue des personnes. Sans qu’un espace de négociation avec l’environnement soit envisagé. Or, l’inéquité se situe à plusieurs niveaux :

  Au niveau de l’information sur les ressources : je ne peux choisir ce que je ne connais pas

– Au niveau des représentations de ces ressources : je peux avoir des à priori qui limitent mes choix sans avoir eu l’occasion de les tester

– Au niveau des représentations des conséquences de ces choix : je peux craindre de me sentir bloqué dans une voie qui ne me convient pas donc je préfère ne pas m’engager.

C’est à ce point que l’on atteint les limites d’un travail exclusivement individuel. Et c’est ce que peuvent permettre des réflexions et initiatives plus collectives, multi acteurs sur les ressources et projets du territoire, territoires que l’on pourrait appeler apprenants mais peut être plus précisément capacitants 2 En référence au concept de capabilité développé par Amartya SEN. De quoi parle t-on ? D’initiatives qui cherchent à croiser les ressources existantes (compétences, structures, acteurs…) et les besoins et enjeux du territoire. Avec l’idée, en arrière-plan, que l’on peut contribuer au bien collectif, créer des opportunités d’insertion professionnelle et faciliter le développement des compétences nécessaires à la réalisation du projet. Et, on l’aura compris, éviter un départ de personnes qui peuvent contribuer à ces projets et y trouver leur compte. Nous reviendrons sur ce point dans un prochain article relatif aux initiatives proposées dans le cadre de l’appel à projet 100 % inclusion.

Alors, si l’on se contente de faire l’inventaire et de rendre public l’ensemble des ressources du territoire, on ouvre certes une visibilité mais parallèlement on ne donne pas à voir le potentiel. Or un territoire est vivant et attractif s’il est capable de transformer ses enjeux, difficultés et ressources en stratégie collective au service du bien commun. Et les donner à voir à chacun.

Des enjeux de médiation

Il y a donc des problématiques évidentes d’accompagnement individuel à développer au niveau des territoires mais plus largement des espaces territoriaux de médiation à construire.

Cela nous questionne sur ces modalités de médiation. On a beaucoup informé sur les métiers selon des modes de diffusion assez classiques : fiches métiers, vidéos métiers, entretiens avec des professionnels, enquêtes professionnelles….Si ces démarches sont nécessaires, elles apparaissent aujourd’hui limitées car la forme même des supports amène une sélection du public. Ces connaissances formatées risquent d’apparaître assez théoriques et donc peu appropriables. Sur ce plan, les contextes de travail, dans leur richesse, leur variété mais également leur subjectivité et leur humanité sont propices à des rencontres éclairantes. L’entreprise a aussi un rôle à jouer : ouvrir ses portes, rendre visible le travail dans ses incertitudes et sa richesse, donner l’occasion d’essais…. Et cette réflexion peut se faire de manière pertinente au niveau des territoires. Car choisir suppose que l’on soit au contact d’opportunités possibles. Or les personnes ne sollicitent des informations que ce sur quoi elles ont une attirance spontanée. Comment les sensibiliser à d’autres opportunités est à la fois une question de personne (curieuses, ouverte, consciente qu’elle a tout à y gagner) mais également une réflexion plus large sur comment un territoire est à la fois en veille sur les opportunités et anime cette réflexion tant avec les professionnels qu’avec les personnes…Le développement de Tiers Lieux dans de nombreux champs de la vie sociale pourrait inspirer des expérimentations territoriales de Tiers Lieux collaboratifs sur les parcours professionnels. Ce qui serait l’occasion de faire vivre des expériences plutôt que de tenir des discours.

Sur ce plan, nous aurons également à réfléchir à la manière dont chaque citoyen a aussi des choses à nous apprendre sur son parcours. On voit se développer des démarches d’ambassadeurs qui complètent de manière pertinente des données plus statistiques et objectives. En somme, les utilisateurs ont besoin d’exemples et de témoignages pour intégrer des données qui peuvent rester théoriques pour eux si on n’y met pas un peu d’humanité. C’est un enjeu méthodologique mais plus largement d’équité sociale. Afin de, comme le dit Amartya Sen3Un nouveau modèle économique. Développement, Justice, Liberté, Amartya Sen, éditions Odile Jacob, 2000, Prix Nobel d’économie, « Permettre à chacun de vivre une vie qui a de la valeur à ses propres yeux ».

Alors, partir ou rester n’est pas une simple question de choix individuels. Elle ne se réduit pas non plus aux moyens disponibles. Elle repose la question des interactions que chaque personne peut nouer avec son environnement proche ; elle nous invite à questionner la vitalité des territoires, à la manière dont des potentiels multiples peuvent trouver l’occasion de s’activer au service de tous.


Ressources

  • Les carrières nomades, Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender Véronique de Saint-Giniez Vuibert, 2003, Paris
  • Un nouveau modèle économique. Développement, Justice, Liberté, Amartya Sen, éditions Odile Jacob, 2000

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