1- Pourquoi parler d’agilité en accompagnement ?

Plusieurs évolutions sociétales rendent nécessaire le développement de processus d’accompagnement plus souples. Rappelons ces facteurs :

  • L’accélération des transformations sociales et technologiques ;
  • L’augmentation de l’imprévisibilité, qui impose à chacun d’anticiper et plus uniquement de prévoir ;
  • Le fait qu’hier n’éclaire plus vraiment demain (disruption) rendant les repères individuels et collectifs vite obsolètes ;
  • Le développement de l’interdépendance et de la multifactorialité : cela implique une analyse plus complexe et une conciliation permanente entre ce qui relève de sa décision et ce qui relève des évolutions de l’ensemble du système ;
  • La montée de la complexité et une perte de lisibilité et de sens possible ;
  • La montée de l’individualité, qui s’appuie sur la valorisation de la capacité de l’individu à penser et à agir, donc à avoir son libre arbitre et ses exigences ;
  • L’accès permanent à un flux d’informations difficiles à décoder et à interpréter (fake news) rendant difficiles les processus de décision complexes
  • De nouvelles pratiques sociales (réseaux sociaux) notamment les enjeux du capital réputationnel 

En somme, l’opacité des évolutions et la difficulté à élaborer des projets rassurants et stables rendent nécessaire une vision plus continue et évolutive des parcours. Ce qui suppose une certaine agilité tant du côté du professionnel que du côté des personnes accompagnées.

2- De quoi parle t-on ?

On peut définir l’agilité comme la capacité à se mouvoir rapidement et avec souplesse. Cette définition introduit deux paramètres essentiels : la rapidité de réaction (les situations évoluent vite et de manière imprévisible) et le maintien de l’équilibre (pas de rupture brutale). Cela introduit au fond l’idée d’un mouvement permanent mais sans à-coups. 

L’agilité est proactive (non défensive) et elle intègre des incessantes régulations pour que les choix soient toujours adaptés à la situation : la métaphore du surfeur proposé par Joël de Rosnay peut être éclairante : ce sont d’incessants micro déséquilibres régulés qui permettent au surfeur de tenir la vague, d’être toujours en mouvement pour éviter la rigidité qui augmente le risque de la chute. 

L’agilité permet de veiller sur les transformations de la situation.  

Cela suppose également d’être attentif au « courant » et de changer sa stratégie en fonction des évolutions des configurations de la situation. L’agilité intègre l’idée que l’on peut changer de point de vue rapidement et réorienter son objectif en fonction des aléas. D’où l’importance de ne pas se fixer des objectifs trop rigides.

L’agilité est itérative car les processus de régulation sont centraux. 

L’agilité est d’abord expérientielle : on fait plus confiance à l’essai en situation qu’à la réflexion uniquement formelle et rationnelle. On ne s’interdit donc pas d’essayer.

Il n’y pas d’agilité possible sans curiosité.

3-Points de vigilance

Ce n’est pas un synonyme d’adaptabilité : s’adapter peut être équivalent à s’abimer dans des contextes nocifs. Par ailleurs, l’adaptabilité peut être prise dans un sens très défensif (on n’a pas le choix) alors que l’agilité renvoie plutôt à la capacité à naviguer de manière souple, quitte à faire quelques détours si la situation le nécessite. Dans cette approche, la ligne droite peut ne pas être toujours la meilleure solution.

L’agilité ne se prescrit pas. Cela ne ferait que renforcer la rigidité potentielle ou la tétanisation. Cela relève de l’injonction paradoxale et équivaut à des formules du type « Sois plus souple » peu aidantes car nécessairement culpabilisantes. 

Méfions nous des traductions anglaises : l’agility peut plutôt renvoyer au dressage dans le cadre d’une course d’obstacles. Ce n’est évidemment pas ce dont il est question ici.

L’agilité s’entend pour les différents acteurs du processus d’accompagnement : système ; professionnel qui accompagne ; personne qui est accompagnée. On voit bien que le système est encore faiblement agile, car très contraint par des normes et procédures prédéfinies alors que l’agilité suppose l’inventivité en situation et l’utilisation des marges et des « contre allées ». Mais sans attendre que le système s’assouplisse (cela peut durer voire ne jamais arriver), la question est surtout de construire avec la personne un processus d’accompagnement qui intègre l’agilité comme principe d’action partagée. 

Cela interroge la capacité de la personne accompagnée à gérer et apprivoiser l’angoisse de l’incertitude ; mais cela interroge aussi le professionnel dans sa capacité à accepter la non prévisibilité et le saut dans l’inconnu.

Il ne peut y avoir d’accompagnement agile quand la posture du professionnel est normalisatrice.


Brève bibliographie

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